ATHOS Grand Est : Un phare dans les nuits vosgiennes.
Inaugurée en décembre dernier à Fréland, au coeur du massif vosgien, la sixième maison du dispositif ATHOS ouvre ses portes aux militaires dont l’âme a été blessée en service.
Entre les sapins centenaires, loin du bruit citadin, Mercédès Closa nous propose une immersion dans ce refuge singulier où l’on réapprend, pas à pas, à redevenir acteur de son destin.
« Le traumatisme psychique marque un avant et un après chez le sujet. Les conséquences sont multiples et douloureuses, pour lui et sa famille. Le mot d’ordre est donc l’accompagnement : c’est-à-dire faire un bout de chemin ensemble, le temps qu’il faudra. » Médecin en chef Charles Gheorghiev, Professeur et chef du service de psychiatrie de l’HIA Sainte-Anne.
COMPRENDRE LE DISPOSITIF : QU’EST-CE QU’Athos ?

Avant de pénétrer dans l’intimité de la maison vosgienne, il convient de définir ce qu’est ce programme unique.
Le dispositif Athos, mis en place en 2021,est opéré par l’IGESA (Institution de Gestion Sociale des Armées). Il est actuellement composé de six maisons d’accueil non médicalisées, réparties sur le territoire national : près de Bordeaux, à Toulon, en Savoie, en Bretagne, dans le Lauragais et dans le Grand Est.
Dédié spécifiquement à l’accompagnement des militaires et anciens combattants reconnus blessés psychiques en lien avec le service par le Service de Santé des Armées (SSA), sa vocation est d’accompagner le blessé sur son parcours de reconstruction personnelle, sociale et professionnelle.
Le mot d’ordre est sans équivoque: placer le blessé au centre de son parcours et de sa reconstruction.
Au 3 octobre 2025, plus de 580 blessés des armées ont déjà bénéficié de cet accompagnement.
UNE BULLE D’OXYGÈNE SUR LES SOMMETS
Le voyage vers la reconstruction commence souvent sur le quai de la gare de Colmar. C’est ici que s’opère la première rupture avec un quotidien souvent devenu oppressant. À peine le véhicule de l’équipe encadrante quitte t-il l’agglomération que le paysage se transforme. On s’enfonce dans le calme rural du Haut-Rhin, serpentant sur des routes départementales qui grimpent vers l’apaisement au détour d’un chemin bucolique.
Discrètement campée sur les hauteurs boisées de Fréland, la Maison Athos Grand Est se dévoile. C’est une grande bâtisse à la «force tranquille», une sentinelle de bois et de pierre aux larges balustrades et volets massifs. Elle impose une sérénité immédiate, tel un grand chalet montagnard prêt à offrir l’asile au coin du feu. Ne me manquait que la neige pour parfaire ma vision !
Dans la lumière de saison, les forêts environnantes se baignent de couleurs ocres, et le murmure d’un ruisseau voisin invite à la marche. Ici, l’air m’est plus pur ; c’est une véritable bulle d’oxygène conçue pour offrir un répit aux souffrances de l’âme.
L’ESPRIT DE CORPS COMME FONDATION
À peine le seuil franchi, je souligne l’absence de codes institutionnels, pas d’uniformes, pas de galons, aucune marque de représentation institutionnelle ni sur les murs ni dans l’agencement. Je suis accueillie par des hommes et des femmes vrais, simples et chaleureux dans la poignée de main. Je le découvrirai très vite, ils forment toutes et tous, une équipe professionnelle liée humainement, investie et pétrie de convictions et d’engagements, avec cette envie solidaire de mener à bien leur mission envers nos blessés.
L’accueil se fait autour d’un café fumant, dans une salle de séjour aux grandes baies plongeantes sur la vallée, où la convivialité n’est pas un vain mot.
À la tête de cette maison, Éric Valent, ancien officier de l’armée de Terre, incarne cette convivialité. Pour lui, rejoindre l’aventure Athos était une évidence :
« C’est un souhait de boucler la boucle »
confie-t-il. Après avoir servi au sein de l’Institution, mettre son expérience au service de ses camarades blessés donne un sens humain à son choix de transition professionnelle. Un choix sans nul doute non hasardeux.
Il est épaulé par Anne, directrice adjointe dont le parcours dans les ONG apporte une vision structurée et humaniste. Elle est la «gardienne du temple», veillant à l’organisation du programme de réhabilitation. À leurs côtés, Johanna, accompagnatrice, transfuge de la Maison de Bordeaux, connaît sa mission de guide :
« Aider des hommes et des femmes qui ont servi notre pays au prixde la blessure invisible. »
UN PARCOURS D’INTÉGRATION ENTERINE PAR LE SERVICE DE SANTE DES ARMÉES
Derrière la chaleur de l’accueil, l’intégration au dispositif reste soumise à des critères précis. Le Commandant
Bonjour, le Chef de bataillon Thierry, chef de la cellule d’aide aux blessés de l’armée de Terre de la zone Nord-Est (CABAT/ZT N-E), rappelle que le volontariat est la clé de voûte.
« Tout militaire d’active sous statut de Congé Longue Maladie (CLM), Longue Durée Maladie(CLDM) ou en congé du blessé identifié pour un syndrome de stress post-traumatique lié au service, peut prétendre vouloir intégrer le programme. »
Le pivot reste le SSA. Le chef de bataillon Thierry insiste :
« Le médecin psychiatre militaire doit accorder un certificat d’aptitude. Il juge si le stade d’évolution du blessé permet un séjour constructif. Intégrer le programme car quand on n’est pas prêt, c’est contre-productif. Cette aptitude sera ensuite officialisée dans le cadre d’une Commission pluridisciplinaire qui se réunit tous les trimestres (la CPS2R), où est soumise une liste de blessés jugés aptes à intégrer le dispositif. Rappelant que la maison Athos n’est pas un lieu médicalisé. »
Néanmoins, Éric Valent précise «qu’en dehors des décisions prises par la commission trimestrielle, un médecin psychiatre militaire peut tout à fait nous adresser un blessé sans attendre la tenue de la prochaine CPS2R. Le SSA reste l’acteur incontournable pour une intégration au dispositif Athos.»
MILITAIRES D’ACTIVE ET VÉTÉRANS BLESSÉS : NE LAISSER PERSONNE
DE CÔTÉ
L’enjeu du dispositif est aussi l’accueil des vétérans, ces anciens militaires qui déclarent parfois un traumatisme des années après avoir quitté les rangs. Muriel, directrice départementale de l’ONaCVG du Haut-Rhin, explique :
«Notre rôle est d’écouter et d’orienter ces vétérans vers les dispositifs existants pour permettre leur séjour en Maison Athos, s’ils le souhaitent Rappelant que tout militaire sous statut d’active, pensionné invalide à hauteur de 10% est automatiquement ressortissant de l’Office, ce qui permet un appui avant même la radiation définitive.»
Il me parait important de poser la question s’agissant de nos vétérans celle de leur accompagnement afin de leur permettre l’accès au dispositif Athos ?
Ce à quoi, Muriel directrice départementale de l’ONaVG du Haut-Rhin me répond de manière très précise :
« 1er cas de figure : le vétéran est suivi par un médecin psychologue civil, un certificat de recommandation permet au vétéran l’expertise par un médecin du SSA qui valide ou pas l’intégration au programme Athos.
2ème cas de figure : le vétéran déclare des symptômes de troubles de stress post-traumatique sans suivi psy. Nous l’accompagnons pour intégrer un parcours de soins au sein du Service de santé des armées soit dans une antenne médicale militaire en région soit à l’Hôpital Interarmées à Metz. »


Eric Valent précise toutefois une difficulté :
« La blessure psychique en lien avec une opération est la prérogative pour intégrer Athos. Pour les vétérans non identifiés en unité, prouver les circonstances de la blessure peut être complexe, mais pas impossible. »
LE «MARDI DES INSTITUTIONS» : LA SYNERGIE AU SERVICE DU BLESSÉ
Chaque mardi, la Maison se transforme en carrefour de coordination. La CABAT, l’Action Sociale des Armées (ASA), l’ONaCVG et Défense Mobilité se retrouvent tous à la Maison, en lien étroit avec nos blessés. Christine, ASA/antenne d’action sociale de Colmar souligne l’importance de cette proximité :
« Nous sommes là pour conseiller, orienter le blessé ou l’aider dans ses démarches administratives. Nous travaillons sous le sceau du secret professionnel, ce qui aide à créer des liens en toute confiance.
Ce lien que bien souvent, nous avons commencé à tisser au régiment soit dans une rencontre souhaitée par le blessé ou sa conjointe » La Maison est structurée dans la mise en place de services pour le blessé»
rappelle Anne, directrice adjointe. Néanmoins,
« aucune obligation pour les membres d’assister aux rencontres du mardi, avec les acteurs institutionnels. Le but est d’installer un climat de confiance, de convivialité et permettre le dialogue pour progresser. D’ailleurs s’agissant de proposer le soutien dans
les démarches administratives.
L’aménagement du bureau des «ressources» a été pensé pour instaurer un climat de confiance et se sentir comme chez soi et non dans des locaux impersonnels et froids.
La cohésion est aussi importante, lorsque le soir arrive, il est important de permettre aux membres de se retrouver entre eux, évoquer leurs ressentis ensemble, en salle de jeu, cuisine, salle principale, salon TV, salle de sport . Il se passe beaucoup de choses entre eux qui ne se dit pas avec des représentants institutionnels.
La fraternité est un aussi un pilier important dans la reconstruction »


REDEVENIR ACTEUR
L’immersion se termine sur le moment le plus convivial : le repas. Attablés à une grande table conviviale, tous participent au dressage et à la cuisine.
En participant à la vie de la maison, le blessé retrouve confiance en soi. Préparation du repas, activités sportives, jardinage, sorties culturelles… tout vise à restaurer l’estime de soi. Comme le souligne Johanna, accompagnatrice :
« Nous sommes dans la temporalité du blessé. L’idée est que Athos révèle ou réveille des talents endormis. Mon rôle est de les aider à reprendre du plaisir pérenne dans le quotidien durant leur séjour mais aussi après leur séjour.
Aller à la boulangerie, faire du sport, du jardinage par exemple. C’est à la fois un accompagnement individuel tout en fonctionnant dans un esprit de collectivité »
LA FORCE DE LA PAIR-AIDANCE
Le dispositif repose sur trois piliers: bienveillance, autonomie et pairaidance. Entouré de pairs ayant traversé des expériences similaires, le blessé se sent compris, légitimé et
soutenu. Une dynamique qui favorise l’expression de soi, une marche importante sur le chemin de la reconstruction. Car comme le souligne Eric Valent, Directeur,
«Au-delà des interactions et accompagnements proposés, les Maisons Athos tirent leur singularité de l’esprit qui y règne : camaraderie, vie collective, dialogue entre pairs et proximité» avec l’équipe encadrante.
Cet environnement favorise l’émergence progressive d’espoirs, d’envies et de projets de reconstruction.
La Maison Athos offre surtout un lieu unique où le membre peut être écouté, prendre le temps de verbaliser son vécu échanger sans pression ni injonction, dans un cadre humain, stable et bienveillant. »
Et puis, Anne, directrice adjointe d’ajouter :
« ce qui est aussi important c’est de les préparer aussi au retour pour ne jamais entendre “ça va être difficile de rentrer à la maison !”. Les préparer à rentrer avec confiance et la motivation de se dire après ce séjour : “j’ai envie de continuer à reprendre le cours de ma vie après Athos. »
Cette “vie d’après” qui explique aussi la présence de Jacques, chef de l’antenne Défense mobilité de Meyenheim. Son rôle est d’accompagner le blessé dans sa projection professionnelle. Le conseiller, l’orienter sur une activité professionnelle tout en assurant un suivi pérenne sur les actions de formation, de stage voire de postulat en cours
ÉPILOGUE : «DROIT DEVANT»
Des espaces lumineux aux tons pastel, une bibliothèque, un espace terrasse à ciel ouvert, des ateliers de travaux manuels… Tout à Fréland est conçu pour permettre une reconstruction à la hauteur des sacrifices de la blessure psychique consentie par nos soldats.
Je repars de cette immersion empreinte de fierté et tant d’espoirs pour nos blessés de l’âme.
Athos Grand Est n’est pas un lieu de vacances, c’est une étape de reconstruction vitale pour transformer son passé en une force personnelle et collective.
Depuis mon immersion en Février dernier, ce sont vingt-deux de nos fils blessés qui ont franchi le seuil de la Maison Grand Est pour une escale fraternelle avec pour seul objectif, celui de repartir “droit devant”.
Dans ces montagnes vosgiennes, la vieille devise prend tout son relief :
Unus pro omnibus,omnes pro uno !
( Un pour tous, tous pour un ! )


