De Castres au Mont-Saint-Michel, trois anciens parachutistes du 8e RPIMa parcourent plus de 1 000 kilomètres pour soutenir les militaires blessés psychiquement et rendre hommage à leurs frèresd’armes tombés au combat.
Propos recueillis par Mercédès CLOSA

« Chaque kilomètre est un message d’espoir et de solidarité fraternelle à tous nos camarades qui portent ,des blessures invisibles. Chaque kilomètre porte aussi la mémoire de tous nos frères d’armes morts au combat. »
Une quête de sens
Le 18 août 2026, jour anniversaire des combats d’Uzbin, trois vétérans parachutistes, membres de l’association VETERAN PARA ont pris le départ d’une marche solidaire hors norme. Leur itinéraire relie le Tarn au Mont-Saint-Michel sur plus de 1 100 kilomètres.
À pied, à vélo et au rythme d’une organisation minutieusement préparée, Jean-Yves Pencreach, Patrick Belotti et Patrick Nodin ont choisi l’effort pour porter un message : celui de la mémoire, de la fraternité et de l’espoir.
Le départ a été donné depuis la caserne Fayolle, à Castres, maison du 8e régiment de parachutistes d’infanterie de marine.
La destination, le Mont-Saint-Michel, n’a pas été choisie au hasard. Haut lieu symbolique pour les parachutistes, il constitue le point d’aboutissement d’un parcours placé sous le signe de la solidarité.
L’arrivée est prévue le 22 septembre.
Une date, une mémoire
Dix-huit ans après l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, la date du 18 août conserve une résonance particulière pour les anciens du « Grand 8 ». Le 18 août 2008, dix militaires français avaient été tués, dont huit parachutistes du 8e RPIMa, et vingt et un autres blessés au cours
de combats particulièrement violents.
Pour les trois vétérans, cette marche ne pouvait donc commencer un autre jour. Dans la cour d’honneur de leur ancien régiment, ils ont assisté à la levée des couleurs, puis écouté solennellement les noms de leurs camarades morts au combat.
À l’issue de la cérémonie, le chef de corps du 8e RPIMa leur a remis un don solidaire de 1 000 euros avant d’ouvrir symboliquement la marche.
Un geste qui résume l’esprit de la démarche : la mémoire n’est pas figée dans le souvenir. Elle se prolonge dans l’action.
Une initiative née de l’épreuve
À l’origine du projet se trouve Patrick Belotti, ancien caporal-chef du 8e RPIMa et président de l’association tarnaise VETERAN PARA (81). Son engagement est aussi personnel que collectif. Après avoir traversé la maladie et connu un épisode au cours duquel sa vie a été gravement menacée, il a entamé une reconstruction longue, patiente et exigeante.
Semaine après semaine, à force de volonté et de courage, il a retrouvé un équilibre. De cette expérience est née l’envie de tendre la main à ceux qui, comme lui, portent une blessure invisible.
« On ne sort pas indemne de la guerre. Certains reviennent avec des blessures invisibles, une maladie sournoise que des camarades taisent dans leur coin, isolés, souvent rongés par des problèmes d’addiction. C’est pour eux que j’ai pensé et organisé ce projet de marche solidaire.
Pour tous mes frères d’armes qui souffrent en silence. On ne doit pas les oublier, les reconnaître et les aider autant que possible »
explique Patrick Belotti.
Derrière la performance sportive, le message est donc profondément humain. Il s’adresse aux militaires touchés par un trouble de stress post-traumatique, à leurs familles, mais aussi à tous ceux qui hésitent encore à demander de l’aide.
Un défi logistique avant tout
Avant de devenir un défi physique, cette marche a d’abord été un défi d’organisation. Patrick et Jean-Yves ont construit le projet ensemble : définition de l’itinéraire, demandes d’autorisation auprès des communes traversées, recherche de partenaires, identification des points d’étape et préparation des conditions d’hébergement.
Il fallait également trouver un véhicule capable de transporter le matériel, les équipements et les provisions nécessaires à plusieurs semaines de route. À cela s’ajoutait la recherche de financements et de soutiens pour rendre l’opération possible.
La tâche était considérable. Mais, à force de conviction et de persévérance, le projet a progressivement pris forme. La logistique s’est structurée, les soutiens sont arrivés et l’itinéraire a pu être arrêté.
Le départ pouvait avoir lieu.
La force du binôme
À l’effort de préparation a ensuite répondu celui du corps et de l’esprit. Patrick Belotti a multiplié les entraînements à pied et à vélo avant d’être rejoint par Jean-Yves Pencreach, ancien commandant en second du 8e RPIMa, sportif aguerri et membre de VETERAN PARA .
Le binôme s’est rapidement imposé comme une évidence. Leur passé commun, leur connaissance des exigences opérationnelles et leur expérience du travail en équipe constituent le socle de cette aventure. À leurs côtés, Patrick Nodin assure la logistique et veille au bon déroulement des différentes étapes.
Ensemble, ils traversent routes, forêts, villes et villages, reliant le Tarn à la Normandie. Plus de 1 000 kilomètres durant lesquels la marche, la course et le vélo se succèdent selon un rythme alterné
La préparation militaire ne disparaît pas pour autant. Elle se traduit autrement : dans la discipline, la régularité, la solidarité et la capacité à avancer malgré la fatigue.

« Le parcours ne présente rien de contraignant : nous sommes en terrain connu.
Ce n’est pas la même chose lorsque l’on est déployé en terrain étranger, où l’adaptation au climat et à l’environnement naturel sont des facteurs que l’on ne peut réellement mesurer qu’une fois sur place. Notre parcours est identifié, nous sommes sereins »
précise Jean-Yves Pencreach.
Plus qu’une performance sportive
Deux anciens parachutistes engagés dans un défi de cette ampleur : la dimension sportive est évidente. Mais elle n’est pas l’essentiel.
Chaque kilomètre parcouru vise à attirer l’attention sur les blessures psychiques et le syndrome de stress post-traumatique. Ces blessures, souvent invisibles, peuvent toucher des militaires revenus de théâtres d’opérations extérieures longtemps après leur retour. Elles modifient parfois profondément la vie personnelle, familiale et professionnelle.
L’institution a progressivement renforcé ses dispositifs de détection, de soins et d’accompagnement. Mais, pour Patrick Belotti et Jean-Yves Pencreach, le combat n’est pas terminé. Certains camarades restent encore isolés, éloignés des dispositifs ou enfermés dans le silence.
La fraternité en mouvement
Dans cette aventure, la fraternité d’armes n’est pas un simple souvenir. Elle se traduit par des gestes concrets, des soutiens et une présence constante.
Le don remis par le chef de corps du 8e RPIMa au départ en est l’illustration. La solidarité affichée au sein du régiment montre que le lien entre ceux qui servent et ceux qui ont
servi demeure bien vivant.
Sur la route, chaque étape devient également un temps d’échange et de sensibilisation. La marche permet de rencontrer les collectivités, les associations et les habitants des territoires traversés. Elle transforme une initiative individuelle en démarche collective.
Patrick, Jean-Yves et Patrick avancent ainsi au nom de ceux qui ne peuvent plus marcher, de ceux qui souffrent encore et de ceux dont le silence masque parfois une profonde détresse.

Un message pour les vivants
« On ne vous oublie pas. »
C’est le message adressé aux blessés psychiques, mais aussi à leurs familles.
Car la blessure ne concerne jamais uniquement celui qui la porte. Elle bouleverse les proches, modifie les équilibres et impose souvent un long travail de reconstruction à l’ensemble
de la cellule familiale.
En choisissant de marcher, les trois vétérans veulent rappeler que la solidarité ne doit pas s’arrêter à la cérémonie ou à l’hommage. Elle doit se poursuivre dans la durée, au quotidien, par l’écoute, l’accompagnement et la reconnaissance.
Leur démarche porte également un message d’espoir : il est possible de se relever, de reprendre confiance et de retrouver une place. Le chemin peut être long, mais il n’est pas nécessaire de l’emprunter seul.
Un point d’arrivée, pas une fin
Le 22 septembre, lorsque les trois vétérans atteindront le Mont-Saint-Michel, les kilomètres parcourus auront laissé une trace bien au-delà de l’exploit sportif. Ils auront porté la mémoire des morts, rendu visibles les blessures invisibles et rappelé l’importance de la solidarité envers ceux qui continuent de vivre avec les conséquences de leur engagement.
Le Mont-Saint-Michel sera alors moins une ligne d’arrivée qu’un point de passage. Car le véritable objectif de cette marche est ailleurs : faire avancer les consciences, rapprocher les blessés de ceux qui peuvent les aider et transmettre, par l’exemple, une conviction essentielle.
Marcher pour ne pas oublier, c’est aussi avancer pour que personne ne reste au bord du chemin.
